Niger : les États de la sous-région et la France soupçonnés d’avoir soutenu la mutinerie
Les accusations formulées par un capitaine nigérien contre le Bénin, la Côte d’Ivoire, la France, le Tchad et la Cédéao viennent raviver les tensions entre Niamey et plusieurs capitales ouest-africaines. Pour Cotonou, cette nouvelle mise en cause intervient dans un contexte particulier. Depuis son arrivée au pouvoir, Romuald Wadagni a multiplié les signaux en faveur du dialogue avec les pays voisins, y compris le Niger dirigé par le général Abdourahamane Tiani.
La crise nigérienne prend une nouvelle tournure. Après les événements des 28 et 29 août à Niamey, les autorités militaires ont diffusé mardi 2 septembre, sur la télévision publique, le témoignage d’un capitaine présenté comme membre du premier bataillon parachutiste. Roger Gabriel accuse plusieurs acteurs régionaux et internationaux d’avoir apporté leur soutien à la tentative de déstabilisation qui a secoué la capitale nigérienne.
Dans son récit, le militaire met notamment en cause la Côte d’Ivoire, le Bénin, la France, le Tchad, la Cédéao ainsi que des proches de l’ancien président Mohamed Bazoum. Il affirme avoir été approché par des militaires impliqués dans le mouvement avant de décliner leur proposition.
Le capitaine évoque également un contact avec un militaire tchadien qui lui aurait parlé d’une intervention depuis le Tchad, impliquant les forces spéciales françaises, pour soutenir les éléments ayant pris position contre les autorités en place.
Ces accusations sont graves. Mais elles doivent être considérées avec prudence. À ce stade, aucun élément indépendant permettant d’établir la réalité d’un soutien opérationnel du Bénin ou des autres pays cités n’a été rendu public.
Cotonou de nouveau dans le viseur de Niamey
Pour le Bénin, la mise en cause n’est pas totalement nouvelle. Depuis le coup d’État de juillet 2023 au Niger, les relations entre Cotonou et Niamey ont connu une dégradation profonde, notamment autour de la question de la frontière et du transit du pétrole nigérien. Mais depuis l’élection de Romuald Wadagni à la présidence du Bénin, un nouveau discours s’est installé à Cotonou.
Dès les premiers jours de son mandat, le nouveau chef de l’État a placé le dialogue avec les voisins au cœur de sa diplomatie. Sa première tournée sous-régionale, début juin, l’a conduit successivement au Nigeria, au Niger, au Burkina Faso, au Togo et en Côte d’Ivoire. La Présidence béninoise avait alors explicitement présenté cette démarche comme une « diplomatie de voisinage active », fondée sur le dialogue et le respect mutuel.
Au Niger, Romuald Wadagni devait notamment s’entretenir avec le général Abdourahamane Tiani sur les questions sécuritaires régionales, mais aussi sur les perspectives de coopération économique et commerciale et sur la solidarité entre les peuples béninois et nigérien. Ce choix n’était pas anodin.
Wadagni avait choisi le dialogue avec Niamey
Quelques jours seulement après son investiture, Romuald Wadagni avait donc fait le déplacement vers Niamey. La démarche traduisait une volonté de tourner une nouvelle page dans les relations entre les deux pays.
La Présidence béninoise avait alors expliqué que cette visite s’inscrivait dans une politique de proximité avec les États riverains du Bénin. L’objectif affiché était de renforcer le dialogue, malgré les divergences politiques nées de la crise provoquée par le coup d’État de 2023.
Cette orientation s’inscrit dans une politique diplomatique plus large. La tournée inaugurale de Romuald Wadagni l’a également conduit au Togo et en Côte d’Ivoire, avant des déplacements au Sénégal, au Mali et en Guinée-Bissau. La Présidence béninoise a présenté cette série de visites comme une démarche destinée à renforcer la coopération économique, commerciale et sécuritaire et la solidarité entre États ouest-africains.
Difficile, dans ce contexte, de ne pas relever le paradoxe entre cette offensive diplomatique et les accusations aujourd’hui diffusées depuis Niamey. Cotonou peut-il être accusé de soutenir une opération de déstabilisation contre le Niger alors que le nouveau président béninois avait précisément choisi de se rendre à Niamey pour renouer le dialogue ?
La question mérite d’autant plus d’être posée que les accusations ne sont accompagnées, pour l’heure, d’aucune preuve publique permettant d’établir une implication des autorités béninoises.
Une accusation qui intervient dans un contexte régional inflammable.
La diffusion de ce témoignage intervient alors que la région reste profondément divisée depuis les coups d’État intervenus au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
La rupture entre les trois pays de l’Alliance des États du Sahel et l’ancienne Cédéao a laissé des fractures politiques qui continuent de peser sur les relations entre les États de la région.
Le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Nigeria font partie des pays ayant historiquement défendu une ligne plus ferme à l’égard des changements anticonstitutionnels de gouvernement. Niamey, de son côté, a progressivement développé une politique de rupture avec plusieurs partenaires occidentaux et régionaux et s’est rapproché de la Russie. Dans ce paysage, toute accusation de soutien à une tentative de renversement du régime nigérien revêt donc une dimension politique considérable.
Elle peut être destinée à établir les responsabilités dans les événements des 28 et 29 août. Mais elle peut aussi servir à consolider le récit de la menace extérieure régulièrement développé par les autorités militaires nigériennes. La prudence est donc de mise.
Le Bénin face au dilemme de la frontière et de la souveraineté
Pour Cotonou, l’enjeu est d’autant plus délicat que les relations avec Niamey ne se limitent pas à la politique. Le Bénin et le Niger partagent une frontière, des populations et des intérêts économiques importants. Le port de Cotonou constitue historiquement une voie majeure d’accès aux marchés nigériens et nigériens, tandis que les échanges transfrontaliers concernent une multitude d’acteurs économiques des deux pays.
Avant même l’arrivée de Romuald Wadagni au pouvoir, les deux États avaient engagé des discussions destinées à faciliter les échanges et à résoudre certains différends. Une réunion interministérielle bénino-nigériane avait notamment retenu la nécessité de réactiver la commission mixte permanente et de faciliter les flux commerciaux transfrontaliers. À cette époque, Romuald Wadagni, alors ministre d’État chargé de l’Économie et des Finances, avait participé directement à ces discussions.
Le nouveau président connaît donc particulièrement bien le caractère stratégique de cette relation. Son déplacement à Niamey en juin pouvait être lu comme la volonté de transformer cette connaissance en nouvelle politique de voisinage. Les accusations actuelles viennent compliquer cette stratégie.
Quelle réponse pour Cotonou ?
La réaction béninoise sera donc particulièrement scrutée. Une réponse trop vigoureuse pourrait contribuer à alimenter une escalade verbale déjà importante entre les deux pays. Une absence totale de réaction pourrait, à l’inverse, laisser s’installer dans l’opinion régionale l’idée que les accusations formulées depuis Niamey ne suscitent pas de contestation.
Le choix pourrait être celui de la clarification diplomatique : rappeler les principes de souveraineté et de non-ingérence du Bénin, demander que les accusations soient étayées par des éléments vérifiables et maintenir, parallèlement, les canaux de dialogue.
Cette posture serait cohérente avec la doctrine diplomatique affichée depuis l’arrivée de Romuald Wadagni.
La nouvelle ministre des Affaires étrangères, Corinne Amori Brunet, a d’ailleurs annoncé, lors de sa prise de fonctions, la volonté de poursuivre une diplomatie « proactive » et tournée vers les intérêts stratégiques du Bénin, avec un accent sur la coopération et le rayonnement international du pays.
La diplomatie de Wadagni mise à l’épreuve
Au fond, l’affaire nigérienne constitue déjà un test pour la nouvelle diplomatie béninoise. Romuald Wadagni avait choisi de commencer son mandat par une tournée des capitales ouest-africaines. Il avait fait du dialogue avec les voisins un axe majeur de son action extérieure. Il s’était rendu à Niamey malgré le lourd contentieux entre les deux pays.
Quelques mois plus tard, le Bénin est cité parmi les pays qui auraient soutenu une tentative de déstabilisation du régime nigérien.
Cette contradiction apparente place Cotonou devant un défi diplomatique majeur : préserver le dialogue avec Niamey sans accepter que son nom soit associé, sans preuve, à une entreprise de déstabilisation.
Pour le Bénin, l’enjeu dépasse donc la seule réponse à une accusation.
Il s’agit de préserver une stratégie diplomatique qui veut faire du voisinage, du dialogue et de l’intégration régionale des instruments de stabilité.
La visite de juin à Niamey avait précisément envoyé ce signal. La Présidence béninoise avait alors affirmé que les destins des pays ouest-africains étaient étroitement liés et que le dialogue avec les voisins devait occuper une place centrale dans l’action extérieure du Bénin.
Reste désormais à savoir si cette diplomatie de proximité résistera à la nouvelle poussée de tension.
Car derrière les accusations du capitaine Roger Gabriel se joue une question beaucoup plus large : les États ouest-africains parviendront-ils à renouer le dialogue malgré les fractures nées des coups d’État, ou chaque crise continuera-t-elle d’alimenter la suspicion entre voisins ?
Pour Cotonou, la réponse devra probablement être autant diplomatique que politique : défendre sa souveraineté et son intégrité, sans fermer la porte au dialogue avec Niamey.
C’est précisément là que la diplomatie de Romuald Wadagni, encore jeune, sera mise à l’épreuve.

