Parlement monocolore de Vlavonou à Djogbénou : Le risque d’un contrôle sans contradicteur
La dixième législature de l’Assemblée nationale entame une nouvelle étape de son mandat sans opposition parlementaire clairement identifiée. Alors que le gouvernement de Romuald Wadagni fait face à des préoccupations sociales et économiques, le précédent de la neuvième législature rappelle combien la pluralité politique peut contribuer à la vitalité du débat parlementaire.
Le contrôle de l’action gouvernementale ne se mesure pas uniquement au nombre de lois votées ni à la régularité des sessions parlementaires. Il se vérifie aussi dans la capacité des députés à questionner l’exécutif, à demander des comptes sur les politiques publiques et à porter les préoccupations des citoyens au cœur de l’institution représentative. Au Bénin, la configuration de la dixième législature remet cette exigence au premier plan. Avec 109 députés issus de l’Union progressiste le Renouveau (UP-R) et du Bloc républicain (BR), deux formations de la mouvance présidentielle, l’Assemblée nationale se retrouve face au défi de démontrer que l’absence d’une opposition parlementaire organisée ne signifie pas l’affaiblissement de son pouvoir de contrôle.
L’histoire parlementaire récente offre un point de comparaison instructif. La huitième législature, dirigée par Louis Vlavonou à partir de juin 2019, avait été marquée par l’absence des principales forces d’opposition à l’issue des élections législatives. Cette configuration avait nourri des interrogations sur la capacité de l’institution à exercer pleinement sa mission de contrôle. Le retour de l’opposition au Parlement, lors de la neuvième législature en 2023, a ensuite ouvert une nouvelle séquence, caractérisée par la présence de sensibilités politiques différentes et la possibilité d’un débat contradictoire plus visible.
De la huitième à la neuvième législature, une leçon politique
Dès son investiture à la tête de la huitième législature, Louis Vlavonou avait pourtant affiché son ambition de renforcer le contrôle de l’action gouvernementale. Il estimait que cette mission devait contribuer à l’amélioration de la gouvernance et s’étendre aux entreprises publiques et semi-publiques. Le président de l’Assemblée nationale entendait alors éviter que le rôle de contre-pouvoir ne se transforme en opposition systématique, tout en réaffirmant la nécessité de surveiller l’action de l’exécutif.
Mais les intentions affichées se sont heurtées aux réalités du fonctionnement parlementaire. En juin 2020, Louis Vlavonou avait notamment évoqué des contraintes budgétaires pour expliquer les difficultés rencontrées dans l’exercice du contrôle gouvernemental. Au-delà de ces contraintes, l’absence d’une opposition parlementaire constituée avait contribué à alimenter les critiques sur la faiblesse du débat contradictoire.
La neuvième législature a offert un autre visage de la vie parlementaire. L’entrée de 28 députés du parti Les Démocrates dans l’hémicycle a réintroduit une opposition identifiable face aux deux formations de la mouvance présidentielle. A l’installation de cette législature, le 13 février 2023, Louis Vlavonou avait salué le retour de l’opposition, dont la contribution au débat contradictoire était, selon lui, de nature à vivifier le jeu démocratique.
Cette reconnaissance mérite d’être rappelée. Elle souligne que la pluralité politique ne constitue pas seulement une donnée électorale. Elle peut également être un facteur de dynamisme institutionnel. La présence d’élus aux positions divergentes oblige la majorité à expliciter ses choix, à défendre ses orientations et à répondre aux interrogations soulevées par ses adversaires. Elle offre aussi aux citoyens des relais supplémentaires pour exprimer leurs préoccupations.
Les chiffres avancés par Louis Vlavonou en avril 2024 illustrent l’activité de cette neuvième législature : 56 questions avaient alors été adressées au gouvernement, dont 26 examinées. Ces données ne suffisent pas à établir que la pluralité politique explique, à elle seule, l’activité de contrôle. Elles montrent néanmoins que des mécanismes de questionnement ont été mobilisés au cours de cette période.
Dixième législature : l’urgence de faire vivre le contrôle
Depuis l’installation de la dixième législature, le 8 février 2026, la question de l’exercice effectif de cette mission revient avec insistance. Le rapport d’activités de Joseph Djogbénou couvrant la période du 8 février au 21 avril 2026 fait état d’une absence de questions écrites, orales ou d’actualité enregistrées, ainsi que de contrôles collectifs. Cette photographie du début de la législature constitue un premier signal, même si elle ne saurait être assimilée au bilan complet de tous les travaux parlementaires depuis lors.
La question se pose désormais avec une acuité particulière au regard des préoccupations qui traversent le pays. Les difficultés d’approvisionnement en carburant observées dans plusieurs localités, les inquiétudes relatives au pouvoir d’achat et les autres sujets sensibles de l’actualité nationale auraient pu donner lieu à des demandes d’explication adressées au gouvernement. Les députés disposent précisément de moyens institutionnels pour interroger l’exécutif sur les mesures prises, les résultats obtenus et les réponses envisagées.
Le Parlement ne saurait être tenu pour responsable de chaque difficulté sociale ou économique. Sa mission consiste toutefois à s’assurer que l’action publique répond aux besoins de la population et que les autorités rendent compte de leurs décisions. Dans le cas du carburant, par exemple, les élus pourraient chercher à obtenir des précisions sur les stocks disponibles, les difficultés de distribution, les mécanismes de régulation et les mesures destinées à limiter les répercussions sur les ménages et les activités économiques.
Le même principe vaut pour les engagements annoncés par le nouvel exécutif. Les députés ont vocation à suivre leur mise en œuvre, à examiner les écarts éventuels entre les promesses et les résultats et à demander des explications lorsque les circonstances le justifient. Cette exigence ne dépend pas de l’appartenance politique des élus, mais de leur mandat de représentants du peuple.
La majorité peut-elle organiser sa propre contradiction ?
L’absence d’une opposition parlementaire clairement constituée ne signifie pas que le contrôle de l’action gouvernementale est juridiquement impossible. Les députés de la majorité disposent eux aussi de la faculté de poser des questions, de demander des informations et de participer aux mécanismes de contrôle prévus par les textes. Une majorité parlementaire peut donc faire preuve d’autonomie et ne pas confondre soutien politique et approbation systématique de toutes les décisions de l’exécutif.
Mais cette possibilité suppose une réelle volonté d’indépendance dans l’exercice du mandat. Lorsque les députés appartiennent aux formations qui soutiennent le gouvernement, la tentation de privilégier la cohésion politique au détriment de la confrontation des idées peut être forte. Le risque est alors de voir les débats se concentrer sur l’adoption des textes, tandis que le suivi de l’action publique demeure moins visible.
C’est à ce niveau que la responsabilité de Joseph Djogbénou prend toute son importance. En sa qualité de président de l’Assemblée nationale, il lui revient de garantir les conditions d’un fonctionnement parlementaire conforme aux prérogatives de l’institution, sans que les sensibilités politiques des députés deviennent un obstacle à l’expression des préoccupations nationales. La session budgétaire ouverte le 21 octobre 2026 offre à cet égard une nouvelle occasion de donner corps à cette exigence, notamment à travers l’examen du projet de budget de l’État pour 2027.
Au-delà de l’adoption des crédits et des arbitrages financiers, les députés devront pouvoir questionner les choix budgétaires, examiner les priorités gouvernementales et demander des comptes sur l’exécution des politiques publiques. Le contrôle ne devrait pas être relégué au second plan derrière la production législative.
La comparaison entre les huitième, neuvième et dixième législatures invite ainsi à dépasser le seul constat de la composition politique de l’Assemblée nationale. Elle pose une question de fond sur la vitalité de la démocratie représentative. Comment garantir un contrôle exigeant de l’exécutif lorsque la majorité parlementaire et le gouvernement appartiennent au même camp politique ?
La contradiction ne constitue pas nécessairement un facteur de blocage. Lorsqu’elle s’exerce dans le respect des institutions, elle permet de confronter les arguments, de révéler les insuffisances et d’améliorer les décisions publiques. La vitalité parlementaire ne se décrète pas ; elle se construit par l’usage effectif des prérogatives des députés.
Au début de cette dixième législature, le défi est donc posé. Il ne s’agit pas de réclamer une opposition pour le seul principe, mais de veiller à ce que l’Assemblée nationale demeure un lieu où l’action gouvernementale est examinée, questionnée et évaluée. Car la qualité d’un Parlement ne se mesure pas uniquement à sa capacité à accompagner l’exécutif, mais aussi à celle de lui demander des comptes au nom des citoyens.

