10ème législature/ Sept ans de mandat : Les urgences du peuple peuvent-elles attendre ?

10ème législature/ Sept ans de mandat : Les urgences du peuple peuvent-elles attendre ?

Délestages électriques, difficultés d’approvisionnement en carburant, décès de détenus… Les préoccupations des populations ne manquent pas et interpellent directement les pouvoirs publics. Pourtant, au sein de l’Assemblée nationale, l’actualité des deux formations de la mouvance présidentielle semble aussi rythmée par les congrès, les restructurations et les renouvellements de structures. Sans contester la légitimité de ces activités partisanes, une question mérite d’être posée : où se fait entendre la voix des citoyens confrontés aux difficultés du quotidien ?

Le quotidien des populations ne connaît ni calendrier partisan ni répit institutionnel. Lorsque le courant électrique vient à manquer, que les automobilistes et les motocyclistes passent des heures à rechercher du carburant ou que des détenus trouvent la mort derrière les murs d’une prison, les préoccupations sont immédiates. Elles appellent des explications, des réponses et, surtout, une attention des institutions investies du pouvoir de contrôle. Parmi elles, l’Assemblée nationale occupe une place particulière. Car si le gouvernement conduit l’action publique, les députés ont précisément pour mission constitutionnelle de contrôler cette action et de porter les préoccupations de la Nation.

Or, au regard des événements qui se succèdent au Bénin, une interrogation s’impose. Les préoccupations quotidiennes des citoyens occupent-elles réellement la place qu’elles méritent dans les priorités de la dixième législature ?

Les exemples ne manquent pourtant pas. Depuis plusieurs semaines, les perturbations de la fourniture d’énergie électrique affectent les ménages et les activités économiques. Dans leur communiqué du 3 novembre 2026, la Société béninoise de production d’électricité (SBPE) et la Société béninoise d’énergie électrique (SBEE) ont expliqué les interruptions de service par les restrictions d’approvisionnement en provenance du Ghana et du Nigeria. Une explication technique qui renseigne sur l’origine des difficultés, mais qui ne dissipe pas les désagréments supportés par les consommateurs.

A cette situation s’ajoutent les difficultés d’approvisionnement en carburant observées dans plusieurs stations-service en octobre. Files d’attente, déplacements d’une station à une autre, inquiétudes des usagers. Autant de réalités qui ont conduit le ministère de l’Industrie et du Commerce à convoquer les acteurs de la distribution pétrolière. Même si le gouvernement a défendu l’existence de stocks suffisants, les difficultés rencontrées par les consommateurs méritaient que leurs représentants s’en préoccupent publiquement.

Plus préoccupant encore, les décès enregistrés en milieu carcéral. La mort de cinq détenus à la prison civile de Cotonou, le 17 octobre dernier, a suscité de nombreuses interrogations. Amnesty International a réclamé une enquête indépendante, impartiale et diligente, rappelant l’obligation de l’État de protéger la vie et la dignité des personnes privées de liberté. Dans un tel contexte, la représentation nationale pouvait-elle se satisfaire d’un simple suivi de l’actualité ? La question de la protection des personnes détenues, des conditions de détention et de la responsabilité des autorités compétentes mérite une attention institutionnelle soutenue.

L’exigence de rendre compte

Il ne s’agit pas de demander aux députés de se substituer aux ministres, encore moins aux administrations techniques. Il s’agit de rappeler que le contrôle parlementaire existe précisément pour que les préoccupations de la population ne restent pas sans relais institutionnel. Une question orale, une question d’actualité, une demande d’explication adressée à un ministre ou une audition en commission peuvent contribuer à éclairer l’opinion et à obtenir des réponses sur des situations qui affectent la vie collective.

La question n’est donc pas seulement de savoir si des députés ont posé des questions au gouvernement. Elle est aussi de savoir lesquelles, sur quels sujets, avec quelles réponses et pour quels résultats. Et surtout, pourquoi les citoyens devraient-ils courir après ces informations pour découvrir ce que leurs représentants font de leur mandat ?

La présentation du deuxième rapport d’activités du président de l’Assemblée nationale, Joseph Djogbénou, le 26 octobre dernier, offre un élément de réflexion. Couvrant la période du 22 avril au 30 septembre 2026, le document fait état d’une session ordinaire, d’une session extraordinaire et de plusieurs travaux législatifs. A cette occasion, le président de l’institution a annoncé que l’Assemblée nationale consacrerait désormais au moins deux séances par mois à l’examen des questions relevant du contrôle de l’action gouvernementale. Une annonce qui traduit la reconnaissance de l’importance de cette prérogative, mais qui appelle surtout une mise en œuvre effective et une communication régulière sur les résultats obtenus.

Car le contrôle parlementaire ne saurait être une affaire de spécialistes ou une simple rubrique dans un rapport d’activités. Il doit pouvoir être apprécié par les citoyens. Lorsque des députés interpellent un ministre sur les difficultés d’approvisionnement en carburant, les perturbations électriques ou les conditions de détention, la population concernée doit pouvoir le savoir. Elle doit également connaître les réponses apportées par le gouvernement. La transparence ne consiste pas uniquement à publier un bilan institutionnel ; elle consiste aussi à rendre compte, au fil de l’actualité, des initiatives prises au nom des citoyens.

Pendant ce temps, les formations politiques qui composent exclusivement la dixième législature poursuivent leurs propres agendas. Le Bloc républicain prépare son deuxième congrès ordinaire, annoncé pour le 5 décembre prochain. L’Union progressiste le Renouveau, de son côté, travaille à la restructuration de ses structures territoriales, à l’opérationnalisation de ses commissions techniques et à la préparation de ses prochaines échéances statutaires. Des activités parfaitement légitimes dans la vie des partis, qui doivent renouveler leurs instances, consolider leur organisation et préparer leur avenir.

Mais une interrogation demeure. Quelle place les préoccupations des populations occupent-elles dans cette actualité politique ? Les congrès sont nécessaires à la vie démocratique des formations politiques. Les restructurations peuvent améliorer leur fonctionnement. Les renouvellements de responsables participent de leur dynamique interne. Cependant, ces activités ne peuvent constituer l’essentiel de l’horizon politique de ceux qui, en même temps, siègent au Parlement au nom de la Nation. Le mandat parlementaire ne saurait être absorbé par les exigences de la vie partisane.

Une majorité sans opposition, mais pas sans obligation de contrôle

La particularité de cette dixième législature rend cette exigence encore plus importante. Avec 109 députés issus des deux formations de la mouvance présidentielle, l’Assemblée nationale ne compte aucun groupe parlementaire d’opposition. Cette configuration institutionnelle ne supprime pourtant ni les divergences possibles ni la nécessité de confronter les choix du gouvernement aux réalités du terrain.

L’absence d’opposition parlementaire ne doit pas devenir une absence de contradiction. Soutenir une majorité présidentielle ne signifie pas renoncer à questionner l’action gouvernementale. Un député peut appartenir à la même mouvance que le gouvernement et considérer qu’une situation mérite des explications, qu’une décision doit être réexaminée ou qu’une difficulté sociale exige une réponse urgente. C’est même l’une des manifestations de son indépendance dans l’exercice du mandat.

Les citoyens n’attendent pas nécessairement de leurs représentants qu’ils s’opposent systématiquement au gouvernement. Ils attendent qu’ils soient attentifs à leurs difficultés, qu’ils les portent dans les enceintes de décision et qu’ils obtiennent des réponses. Le contrôle parlementaire ne doit pas être confondu avec une opposition politique. Il constitue une exigence démocratique, quelle que soit la configuration de la majorité.

Dès lors, la dixième législature a une responsabilité particulière. Le mandat de sept ans qui lui est accordé représente une durée importante, mais aussi une exigence accrue de résultats. Il ne suffit pas de disposer de davantage de temps pour légiférer, organiser les structures internes ou accompagner les réformes gouvernementales. Il faut aussi donner la preuve que cette durée supplémentaire peut servir à construire un Parlement plus attentif aux citoyens, plus exigeant envers l’Exécutif et davantage présent dans les débats qui traversent la société.

Ce serait une erreur de considérer que les populations doivent attendre les prochaines échéances électorales pour mesurer l’utilité de leurs représentants. Le mandat s’exerce chaque jour, au rythme des difficultés rencontrées par les citoyens et des décisions qui engagent leur avenir. Les délestages, les tensions sur le marché du carburant et les décès en milieu carcéral ne sont pas de simples faits divers destinés à alimenter momentanément les conversations. Ils constituent des sujets d’intérêt public sur lesquels la représentation nationale peut et doit demander des comptes.

Au fond, la question n’est pas de savoir si les députés ont le droit de s’occuper de leurs partis. Elle est de savoir s’ils accordent aux préoccupations de leurs mandants toute l’attention que leur confère leur statut. Sept ans de mandat ne devraient pas être sept années de confort institutionnel. Ils devraient être sept années de responsabilité, de vigilance et de redevabilité.

La dixième législature a encore le temps d’imprimer sa marque. Mais celle-ci ne se mesurera pas seulement au nombre de textes votés, aux réformes accompagnées ou aux structures partisanes consolidées. Elle se mesurera aussi à sa capacité à faire entendre, jusque dans l’hémicycle, les préoccupations de ceux au nom desquels elle siège. Car un mandat parlementaire ne prend véritablement son sens que lorsque le peuple peut reconnaître ses propres préoccupations dans le travail de ses représentants.

 

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