Carburant au Bénin : Quand les stations-service peinent à répondre à la demande
Alors que le gouvernement assure disposer de stocks au dépôt pétrolier national, les longues files d’attente persistent dans les stations-service. Entre capacités logistiques insuffisantes, tensions sur le marché informel et soupçons de détournement, cette situation interroge la responsabilité des distributeurs et la place du « kpayo » dans l’approvisionnement national.
La scène est devenue familière dans plusieurs grandes villes du Bénin. Des files de motos et de voitures s’allongent devant les stations-service, des conducteurs patientent pendant de longues minutes, parfois davantage, et certains automobilistes doivent multiplier les points de vente avant de trouver du carburant. Pourtant, le 30 septembre 2026, Laurent Akpo, directeur de cabinet du ministère de l’Industrie et du Commerce, se voulait catégorique : « Il n’y a pas de pénurie de carburant à Cotonou. »
Cette déclaration, faite sur Bénin TV, pose une question centrale : comment expliquer les difficultés d’approvisionnement vécues par les consommateurs alors que les autorités assurent que les stocks sont disponibles au dépôt pétrolier national ? Faut-il y voir une pénurie de produit ou plutôt les défaillances d’un système de distribution confronté à une brusque augmentation de la demande ?
Les explications avancées par le gouvernement invitent à dépasser le simple constat des files d’attente. Elles mettent en lumière les limites du réseau formel, la dépendance du marché béninois aux circuits informels et les responsabilités des différents acteurs de la chaîne de distribution.
Des stocks disponibles, mais des pompes sous pression
Selon les chiffres communiqués par Laurent Akpo, le Bénin consomme en moyenne 2,5 millions de litres de carburant par jour. En situation habituelle, environ 270 000 litres sont écoulés quotidiennement dans le circuit formel, contre plus de deux millions de litres dans les circuits informels.
Cette répartition explique en partie le déséquilibre observé. Les difficultés d’approvisionnement du marché informel ont provoqué un report important de la demande vers les stations-service. Le volume à servir dans le circuit formel serait ainsi passé d’environ 270 000 à plus de 600 000 litres par jour, selon les déclarations du responsable ministériel.
Autrement dit, les stations doivent absorber une demande qui dépasse largement leur rythme de fonctionnement habituel. Certaines installations, peu sollicitées auparavant, doivent reprendre du service ; les opérateurs doivent mobiliser davantage de personnel et accélérer les rotations des camions-citernes.
Le gouvernement assure que les stocks sont disponibles au dépôt pétrolier national et qu’un stock de sécurité existe. Cette assurance ne signifie cependant pas que le produit parvient automatiquement, en quantité suffisante et au bon moment, à chaque station. Entre la disponibilité au dépôt et la vente à la pompe, toute une chaîne logistique doit fonctionner correctement.
C’est précisément à ce niveau que les responsabilités des distributeurs sont engagées. Si le marché formel entend jouer pleinement son rôle dans une période de tension, il doit pouvoir adapter ses moyens à la demande, organiser ses livraisons et assurer la continuité du service. La disponibilité du produit en amont ne saurait suffire à justifier les difficultés répétées rencontrées par les usagers.
La tentation de la hausse des prix
La situation soulève également la question du prix à la pompe. Le litre d’essence, annoncé à 725 FCFA dans le circuit formel à la fin de septembre, a été signalé à 750 FCFA dans certaines localités du Nord, dans un contexte de fortes tensions sur l’approvisionnement. Cette évolution rapportée localement ne doit pas être confondue avec une hausse uniforme appliquée dans toutes les stations du pays.
Interrogé sur le maintien du tarif de 725 FCFA, Laurent Akpo n’avait annoncé aucune augmentation imminente. Il avait néanmoins reconnu que l’État supportait un surcoût important pour répondre à la demande supplémentaire, estimant que cette charge pourrait devenir difficilement soutenable à terme.
Cette déclaration met en évidence un dilemme économique : comment absorber un choc de demande sans transférer ses conséquences sur les consommateurs ? Les distributeurs doivent certes couvrir leurs coûts de transport, de stockage et de fonctionnement. Mais la hausse de la demande ne saurait, à elle seule, justifier des augmentations arbitraires ou des pratiques qui aggraveraient les difficultés d’accès au carburant.
Il serait toutefois prématuré d’affirmer que les stations organisent délibérément une pénurie afin de contraindre l’État à relever les prix. Aucun élément public vérifié ne permet, à ce stade, d’établir une telle stratégie concertée. En revanche, les difficultés constatées justifient des contrôles sur les volumes livrés, les stocks détenus, les ventes effectuées et les prix effectivement pratiqués.
La transparence est d’autant plus nécessaire que le carburant est un produit stratégique. Une rupture à la pompe affecte les déplacements, les activités commerciales, le transport des marchandises et les revenus de milliers de travailleurs. Toute pratique spéculative avérée ferait donc peser son coût sur l’ensemble de l’économie.
Le « kpayo », révélateur des limites du circuit formel
La crise actuelle révèle surtout une réalité que les débats sur la formalisation de l’économie ne peuvent éluder : le secteur informel occupe une place considérable dans la distribution des produits pétroliers au Bénin. Sa capacité à répondre à une demande massive a longtemps contribué à en faire un recours privilégié pour de nombreux consommateurs.
Lorsque ce circuit rencontre des difficultés, les usagers se tournent vers les stations-service. Or, celles-ci ne semblent pas toujours disposer des capacités nécessaires pour absorber rapidement cet afflux. Le paradoxe est saisissant : le circuit formel, censé garantir une distribution organisée et contrôlée, peine à prendre le relais lorsque le marché informel est perturbé.
Pour autant, cette situation ne justifie ni le maintien de pratiques dangereuses ni la banalisation du commerce illicite des produits pétroliers. La vente de carburant dans des conditions inadéquates expose les consommateurs à des risques d’incendie, de pollution et de manipulation sans garanties suffisantes sur la qualité du produit. Elle prive également les autorités d’une visibilité complète sur les flux et les circuits de distribution.
Mais la réponse ne peut se limiter à combattre le « kpayo » sans proposer d’alternative viable aux acteurs qui en dépendent. Une politique efficace devrait identifier les petits distributeurs, organiser leur activité dans un cadre réglementé, renforcer les exigences de sécurité et mettre en place des mécanismes de contrôle adaptés. L’objectif serait de faire évoluer progressivement les pratiques vers un système plus sûr, sans ignorer le rôle économique et social que joue ce commerce auprès des populations.
Les distributeurs face à leurs responsabilités
Le 14 octobre 2026, face à la persistance des files d’attente, le ministère de l’Industrie et du Commerce a réuni les acteurs du secteur pétrolier. Les distributeurs et les gestionnaires de stations-service ont été appelés à mobiliser les moyens logistiques nécessaires pour réapprovisionner leurs cuves. Le gouvernement leur a accordé 48 heures pour améliorer la situation, tout en promettant d’accélérer les formalités administratives liées à l’approvisionnement.
Au cours de cette rencontre, les autorités ont également dénoncé des pratiques présumées de remplissage clandestin de bidons par certains pompistes, notamment la nuit, au profit du marché informel. Si ces faits sont établis, ils constitueraient un détournement des volumes destinés aux consommateurs et contribueraient à accentuer les tensions à la pompe. Le ministère a annoncé un renforcement des contrôles et rappelé que les contrevenants s’exposent aux sanctions prévues par la loi.
Ces mesures doivent désormais produire des résultats concrets. Les consommateurs sont en droit d’attendre une meilleure disponibilité du carburant, des prix clairement affichés et une distribution conforme aux règles. Il appartient aux autorités de vérifier que les engagements pris sont respectés, mais aussi de distinguer les difficultés logistiques réelles des éventuelles pratiques frauduleuses.
L’épisode actuel appelle enfin à repenser l’organisation du marché pétrolier béninois. Si le réseau formel ne parvient pas à couvrir rapidement les besoins lorsque la demande augmente, la seule dénonciation du secteur informel ne suffira pas. Le gouvernement devra conjuguer renforcement des capacités des stations, contrôle des distributeurs, amélioration de la logistique et intégration progressive des acteurs informels dans un cadre légal.
Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre le formel et l’informel. Il est de garantir que le carburant disponible parvienne effectivement aux consommateurs, dans des conditions de sécurité, de transparence et de prix soutenables. Car lorsqu’un produit aussi essentiel devient difficile à trouver malgré des stocks annoncés comme disponibles, c’est toute l’efficacité du système de distribution qui se trouve interrogée.

