Associations religieuses : Patrice Talon dans son rôle de président du Sénat ou encore dans la posture du chef de l’État ?

Associations religieuses : Patrice Talon dans son rôle de président du Sénat ou encore dans la posture du chef de l’État ?

Depuis Saint-Ouen-sur-Seine, Patrice Talon a annoncé la préparation d’un texte spécifique sur les associations religieuses, avec une adoption annoncée au plus tard à la mi-2027. Une déclaration faite alors qu’il intervient comme facilitateur dans la crise de l’Église du Christianisme Céleste, mais surtout quelques mois après avoir quitté la présidence de la République pour prendre la tête du Sénat. Derrière cette annonce, une question institutionnelle et politique s’impose : où s’arrête désormais la parole de l’ancien chef de l’État et où commence celle du président du Sénat ?

Patrice Talon dans son rôle de président du Sénat ou encore dans la posture du chef de l’État ?

La scène est inhabituelle et, forcément, interpelle. Samedi 29 août 2026, à Saint-Ouen-sur-Seine, en région parisienne, Patrice Talon, aujourd’hui président du Sénat, s’adresse à des fidèles et responsables de l’Église du Christianisme Céleste. Il ne se contente pas de parler de la crise qui secoue cette confession depuis des décennies. Il annonce qu’un texte est en préparation pour mieux encadrer les associations à caractère religieux au Bénin et assure qu’il devrait être voté « au plus tard au milieu » de l’année 2027.

L’ancien président de la République précise même qu’il travaille personnellement sur le dossier. Une affirmation qui donne à cette sortie une portée autrement plus importante qu’une simple réflexion lancée au cours d’une rencontre religieuse.

Car Patrice Talon n’est plus président de la République. Depuis l’installation du Sénat, il préside désormais la seconde chambre du Parlement. Et c’est précisément cette nouvelle configuration institutionnelle qui donne à sa déclaration toute sa charge politique.

Une annonce qui dépasse largement la crise de l’Église du Christianisme Céleste

Il faut d’abord replacer la déclaration dans son contexte.

Patrice Talon intervient depuis plusieurs mois dans le processus de réunification de l’Église du Christianisme Céleste. Dès avril 2025, alors qu’il était encore chef de l’État, il avait accompagné la mise en place du Conseil supérieur de transition chargé de favoriser le rapprochement des différentes composantes de l’ECC. Ce conseil, composé de quinze membres venus notamment du Bénin, du Nigeria, de la Côte d’Ivoire et du Togo, avait reçu pour mission de travailler sur les textes fondateurs, la liturgie ainsi que la restructuration administrative, cléricale et financière de l’Église.

La crise de l’ECC constitue donc, pour Patrice Talon, une expérience directe de la difficulté pour les pouvoirs publics de gérer les conflits internes à des organisations religieuses lorsque ceux-ci débordent sur l’espace public. A Saint-Ouen, il a précisément relié cette expérience à la nécessité de mieux définir le rôle de l’État. Selon ses propos rapportés, la législation actuelle rendrait difficile l’action de l’administration lorsqu’il s’agit notamment de préserver l’ordre public. Il a également évoqué le risque que des conflits religieux dégénèrent en affrontements et en pertes en vies humaines.

Sur le principe, l’argument peut difficilement être balayé d’un revers de main : la liberté religieuse n’exclut pas la responsabilité de l’État en matière d’ordre public. Mais c’est justement ici que commence le débat.

Le paradoxe : le Bénin a déjà légiféré sur les associations religieuses

L’un des éléments les plus importants de cette affaire est que le Bénin ne part pas d’un vide juridique. La loi n°2025-19 du 22 juillet 2025 relative aux associations et aux fondations encadre déjà la création, l’organisation et le fonctionnement du monde associatif. Le texte comporte même une section consacrée aux règles particulières applicables aux associations religieuses. Il prévoit notamment la possibilité pour une association religieuse de conclure un accord-cadre avec l’État et définit les éléments que cet accord peut encadrer. Autrement dit, la question n’est plus simplement celle de l’absence de règles. Elle devient celle de leur suffisance.

Que reproche-t-on précisément au dispositif existant ? Quelles lacunes l’expérience de l’ECC aurait-elle révélées ? Le futur texte entend-il remplacer certaines dispositions de la loi de 2025, les compléter ou créer un régime juridique autonome pour les organisations cultuelles ?

Ces questions sont essentielles. Car lorsqu’un nouveau texte est annoncé moins d’un an après l’entrée en vigueur d’une loi qui traite déjà des associations religieuses, le débat ne peut pas être réduit à la nécessité de « mieux organiser les religions ». Il faut aussi interroger l’efficacité de la norme existante, son application par l’administration et les difficultés concrètes auxquelles l’État aurait été confronté. C’est là que la future réforme devra être jugée.

Le Sénat peut-il porter une telle initiative ?

Sur ce point, la Constitution révisée en décembre 2025 apporte des réponses assez précises. Le Parlement exerce le pouvoir législatif et comprend désormais l’Assemblée nationale et le Sénat. Mais l’initiative des lois appartient concurremment au président de la République et aux membres de l’Assemblée nationale. Les projets et propositions de loi sont adressés simultanément aux présidents des deux chambres. Cette précision est fondamentale. Le président du Sénat n’est pas, en tant que tel, détenteur d’un pouvoir autonome d’initiative législative. Il préside une institution parlementaire dont la fonction est appelée à intervenir dans le processus législatif, mais il ne peut pas se substituer au président de la République ou aux députés dans l’exercice de l’initiative des lois.

Cela ne signifie évidemment pas que Patrice Talon ne peut pas réfléchir à une réforme, en discuter, en défendre le principe ou contribuer à son élaboration. Mais la formulation employée à Saint-Ouen mérite d’être observée avec attention.

Lorsqu’un président de Sénat annonce publiquement qu’un texte « sera voté » au plus tard à une date déterminée et précise qu’il travaille personnellement dessus, il ne parle plus seulement comme simple parlementaire. Il donne à son intervention une dimension d’impulsion politique. Et c’est précisément cette dimension qui peut nourrir les interrogations.

La Constitution donne pourtant au Sénat un rôle particulier

Il serait toutefois juridiquement excessif de conclure que Patrice Talon sort automatiquement de son rôle. Le Sénat n’est pas une chambre décorative. La Constitution lui confère des responsabilités importantes dans la régulation de la vie politique, la sauvegarde de l’unité nationale, la démocratie, la paix et la stabilité du pays. Elle prévoit également que certaines catégories de lois, notamment les lois constitutionnelles, électorales et celles relatives à l’organisation et aux activités des partis politiques, sont soumises à son avis de non-objection. L’ordre public, la cohésion nationale et la prévention des conflits peuvent donc parfaitement constituer des sujets d’intérêt pour cette nouvelle institution. Mais les associations religieuses ne sont pas des partis politiques.

Et la Constitution pose une limite encore plus sensible : les institutions et communautés religieuses ou philosophiques ont le droit de se développer sans entraves ; elles ne sont pas soumises à la tutelle de l’État et administrent leurs affaires de manière autonome. Dans le même temps, la liberté de religion et de culte doit s’exercer dans le respect de l’ordre public et de la laïcité de l’État. Tout l’enjeu de la future loi sera donc de trouver cette ligne de crête : encadrer sans mettre sous tutelle, protéger l’ordre public sans administrer les religions, réguler les associations sans contrôler les croyances.

Le cas ECC : jusqu’où l’État peut-il aller ?

C’est probablement sur ce terrain que l’expérience de l’Église du Christianisme Céleste devient particulièrement instructive. A Saint-Ouen, Patrice Talon a indiqué qu’un comité avait été mis en place pour définir des critères permettant de déterminer officiellement ce qui peut se réclamer de l’Église du Christianisme Céleste. Les structures qui ne répondraient pas aux critères établis ne pourraient plus, selon ses propos rapportés, se réclamer de cette appellation. L’objectif peut se comprendre : mettre fin à la prolifération des structures concurrentes se réclamant d’une même identité religieuse pourrait contribuer à sortir d’un conflit institutionnel vieux de plusieurs décennies. Mais cette démarche pose aussi une question de principe.

Qui détermine juridiquement l’identité d’une confession religieuse ?

L’État peut-il reconnaître une organisation, protéger une appellation, encadrer les conditions administratives d’exercice d’une association et intervenir lorsque l’ordre public est menacé ? Sans doute. Mais peut-il déterminer la légitimité spirituelle d’une branche religieuse, arbitrer une querelle doctrinale ou désigner l’unique détenteur de l’autorité religieuse ? Là, la frontière devient beaucoup plus délicate. C’est précisément pourquoi le futur texte sera scruté bien au-delà du seul cercle des fidèles de l’ECC.

L’autre problème : la parole d’un ancien président devenu président du Sénat

Il existe enfin une dimension plus politique. Patrice Talon a dirigé le Bénin pendant dix années. Pendant cette période, sa parole engageait directement l’Exécutif. Lorsqu’il annonçait une réforme, une décision ou une orientation, l’administration et le gouvernement disposaient derrière lui de l’appareil exécutif. Aujourd’hui, le contexte est différent.

Romuald Wadagni est président de la République. Le gouvernement est placé sous son autorité. Patrice Talon dirige le Sénat. Cette nouvelle répartition des pouvoirs suppose aussi une nouvelle répartition des paroles. C’est pourquoi la question posée par sa déclaration de Saint-Ouen n’est pas nécessairement celle d’un éventuel « dépassement de pouvoir ». A ce stade, rien ne permet de l’affirmer.

La vraie question est plus subtile : Patrice Talon a-t-il pleinement intégré la transformation de sa fonction institutionnelle ?

Son expérience, son poids politique et son influence restent considérables. Mais dans un régime bicaméral, l’efficacité institutionnelle repose justement sur la capacité de chaque acteur à rester dans le périmètre de ses compétences. L’ancien président peut naturellement continuer à avoir une vision du pays. Le président du Sénat peut participer à la réflexion législative. Le facilitateur de l’ECC peut tirer les enseignements de la crise qu’il tente de résoudre. Mais lorsque ces trois figures se confondent dans une même personne, la lisibilité institutionnelle devient plus difficile.

Une affaire qui pourrait devenir le premier test du nouveau régime bicaméral

La future loi sur les associations religieuses pourrait ainsi devenir un véritable test pour les nouvelles institutions béninoises. Elle permettra de savoir si le Sénat est réellement appelé à devenir une institution de réflexion, de régulation et de cohésion, ou si son président conservera une capacité d’impulsion comparable à celle qu’il exerçait lorsqu’il était à la tête de l’Exécutif. Elle permettra également d’évaluer la capacité du nouveau pouvoir à se démarquer de l’ancien sans pour autant rompre avec son expérience. Surtout, le texte permettra de mesurer la solidité du nouvel équilibre institutionnel.

Si le projet vient du gouvernement, après délibération en Conseil des ministres, son cheminement sera parfaitement identifiable. S’il résulte d’une proposition parlementaire, son origine sera également claire. Si Patrice Talon, en tant que président du Sénat, contribue à sa conception ou à son orientation, cela devra pouvoir être expliqué dans le cadre normal du travail parlementaire.

Mais une chose est certaine : un président du Sénat ne peut pas, à lui seul, faire une loi.

Et c’est précisément parce que Patrice Talon le sait mieux que personne que sa déclaration de Saint-Ouen mérite d’être prise au sérieux. Elle ne constitue pas, en elle-même, une violation de la Constitution. Elle ne prouve pas davantage que l’ancien chef de l’État continue de gouverner par procuration, comme le suggèrent déjà certaines réactions publiques. Les commentaires publiés à la suite de l’annonce témoignent d’ailleurs d’une interrogation réelle sur la séparation entre ses anciennes et ses nouvelles fonctions, mais ils relèvent de l’opinion et non d’une démonstration juridique. Le véritable verdict viendra du processus.

Qui porte le texte ? Qui le rédige ? Qui le dépose ? Quel est son contenu ? Que devient la loi de 2025 sur les associations ? Quelle place réserve-t-il à l’autonomie des communautés religieuses ? Et surtout, quelle sera la part exacte de Patrice Talon dans cette chaîne institutionnelle ?

C’est à ces questions, et non à la seule déclaration faite à Saint-Ouen, que se mesurera la réalité de sa nouvelle posture. Pour l’heure, une évidence demeure : Patrice Talon n’est plus le chef de l’État. Il est président du Sénat. Et si le nouveau Bénin institutionnel veut convaincre de la réalité de son équilibre des pouvoirs, cette différence ne doit pas seulement exister dans les textes. Elle doit aussi se voir dans la pratique et s’entendre dans la parole de ceux qui dirigent les institutions.

Extrait de la déclaration de Patrice Talon :

« Aujourd’hui, l’État… les textes rendent la tâche difficile à l’administration quant au rôle de l’État dans l’administration, le maintien de l’ordre et autre, tout ce qui concerne les associations, et notamment les associations religieuses. Donc, il y a un texte en préparation qui, je pense, sera voté peut-être au plus tard l’année prochaine (2027). C’est assez avancé, nous y travaillons là-dessus pour tenir compte de la spécificité religieuse des associations religieuses.

D’ailleurs, partout dans le monde, les États ont des problèmes avec les associations à caractère religieux. Parce que, qu’on soit formellement enregistré ou non, le culte est libre. La pratique religieuse est libre, elle peut même ne pas s’enregistrer. Vous pouvez vous retrouver, à un certain nombre, dans une maison pour avoir une vie spirituelle, sans même le déclarer à l’administration. C’est seulement à partir d’un certain moment où les lieux sont investis, un actif est créé, qu’on sort… que vous êtes tenu d’avoir une certaine relation juridique avec l’État. Donc, c’est pour ça que dans les pays à démocratie où la loi est très avancée, il est très difficile de régenter la religion.

Pour répondre déjà un peu à votre question… En France, est-ce qu’il sera facile de contraindre tous les Célestes à rester au sein d’une seule Église du Christianisme Céleste ici en France ? Ce n’est pas évident. Politiquement, c’est très, très difficile. Et dans les pays où la loi même est souvent interprétée par le juge, il faut tenir compte de ce que c’est que la religion et de la garantie constitutionnelle de la liberté de culte.

Donc parfois, les juges vont même au-delà de la lettre des lois pour protéger, garantir tous les regroupements à caractère religieux.

Dans certains pays, c’est plus facile. Je vous disais par exemple qu’au Bénin, il y a des lois qui ont été votées dans le cadre de nos réformes, parce qu’en tenant compte que l’État, la société béninoise… on a voté des lois qu’on n’aurait jamais pu voter en France.

Ah oui ! Que le Conseil d’État aurait cassé. Mais au Bénin, ça passe et même la Cour suprême valide, parce que c’était un besoin pour nous d’organiser la société béninoise à un certain niveau d’émancipation, de développement, quitte à ce que plus tard nous soyons dans le même… suivant le terme, devant le modèle espagnol ou autre… dans ce qu’on dit, le sommet de la démocratie, c’est l’anarchie. C’est ça, le sommet de la démocratie, c’est l’anarchie.

Donc, avant que nous n’arrivions à l’anarchie, nous pouvons, en attendant, régir nos sociétés sur des dispositions qui sont criticables ailleurs.

Donc au Bénin, comme je disais, une loi sera votée bientôt pour bien structurer, organiser et régir la vie des religions. Mais en attendant, comme l’État a été partie prenante de la démarche et du processus de réunification de l’Église du Christianisme Céleste, l’État a été acteur. L’État a même veillé à ce que certains textes soient validés, c’est-à-dire que l’État a pris acte de certains textes. Parce que nous avons le devoir de veiller à l’ordre public. Parfois, les conflits de religion amènent à des bagarres, à des pertes de vies humaines et consorts. Soucieux de l’ordre public, l’État a été engagé dans le processus. Et donc, ayant été témoin de la volonté de la plupart des concernés, ayant pris acte de l’engagement de la plupart des concernés, l’État béninois est bien fondé, à un moment donné, à dire : voilà ce qu’on appelle au Bénin l’Église du Christianisme Céleste. Et tous ceux qui ne seront pas dans ce cadre-là ne seront pas autorisés. »

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