Togo : Akpè ou la démocratie sur place.
Togo : Akpè ou la démocratie sur place.
« Quand on danse akpè, on fait toujours du sur place »
Aïe, aïe… voilà une phrase qu’il vaut mieux ne pas prononcer à voix haute si l’on tient à rester en bons termes avec nos frères togolais — ou, pire, si l’on ne veut pas faire naître un sourire énigmatique sur le visage impassible du président Faure. Car au Togo, akpè n’est pas seulement une danse : c’est une science politique, une esthétique du pouvoir, une démocratie chorégraphique.
Les Éwé et les Mina vous l’expliqueront avec le sérieux des académiciens : akpè qui ne signifie pas “remerciement” – allez chercher ailleurs – est la seule danse au monde où l’on bouge sans jamais avancer. Le corps frémit, les épaules roulent, les hanches répondent au tambour, mais les pieds, eux, restent rivés au sol comme s’ils avaient signé un pacte secret avec la stabilité.
Ah, la stabilité ! Voilà le mot-clé du Togo moderne. Chez d’autres peuples, on parle d’alternance ; ici, on parle de continuité. Là-bas, on change de président ; ici, on change juste de rythme. Là-bas, la démocratie avance ; ici, elle danse akpè. Elle s’anime, elle ondule, elle promet, mais elle reste exactement à la même place — noble, immobile, impeccable.
Les danseurs d’akpè, comme les hommes politiques togolais, savent que l’essentiel n’est pas d’aller loin, mais de donner l’illusion du mouvement. Là où les Occidentaux courent derrière la modernité, le Togolais philosophe : “Pourquoi courir, quand on peut durer ?” Là où d’autres ballotent entre élections et insurrections, le Togo, lui, médite — sur place — dans la paix et la discipline des pas mesurés.
Le akpè est d’ailleurs une danse de respect. Le danseur remercie, salue, incline la tête, mais jamais ne se renverse. Il reste digne. Même quand la musique s’emballe, il ne court pas. Il écoute, il jauge, il maintient le tempo. Tout un art de gouverner sans perdre l’équilibre.
On raconte que les pères fondateurs du Togo auraient, un jour, observé les danseurs d’akpè et déclaré : “Voilà ce qu’il nous faut ! Une démocratie qui bouge sans tomber, qui s’agite sans partir, qui dure sans se fatiguer.”
Et depuis ce jour, le pays s’est mis à danser.
Les partis s’affrontent, les discours s’enflamment, les pancartes se lèvent — mais à la fin, tout le monde reste exactement là où il était au début. Le peuple danse, le pouvoir répond, la musique continue. Akpè ooo !
Ceux qui critiquent cette danse ne comprennent pas sa sagesse. Car au fond, le akpè, c’est la victoire de l’équilibre sur la vitesse, du geste maîtrisé sur la précipitation. Pendant que les autres nations trébuchent dans leurs révolutions, le Togo, lui, tient debout — sur place, certes, mais debout.
Alors oui, akpè est la danse des nobles. Une danse qui a trouvé le secret du temps : celui de durer sans avancer. Et si la démocratie togolaise danse akpè, c’est peut-être parce qu’elle sait que le vrai pouvoir, c’est de rester, quand tout le monde tombe.
Texte de l’écrivain béninois : Florent Couao-Zotti

