Du cachot d’Adandozan à la légende du Chacha de Ouidah

Du cachot d’Adandozan à la légende du Chacha de Ouidah

Épisode 1

Juillet 1817.

Le soleil déclinait sur Abomey avec sa lumière couleur caramel qui dentelait les toits de chaume de la cité royale. Francisco Félix de Souza attendait, debout, dans l’antichambre du palais.

Le négociant venu de Salvador pensait obtenir justice. Il devrait être reçu en audience par le roi Adandozan pour lui réclamer le remboursement d’une importante dette commerciale.

Mais l’audience n’eut jamais lieu. Sur ordre du souverain, des soldats surgirent, se jetèrent sur lui, le rouèrent de coups, lui lièrent les mains et le traînèrent jusqu’à un cachot obscur.

Dans la logique de la cour d’Abomey, qu’un simple marchand ose réclamer son dû au roi relevait du crime de lèse-majesté. La punition devait être exemplaire. Durant son séjour en prison, Francisco était régulièrement extrait de sa cellule pour être plongé dans une immense jarre d’indigo. Les geôliers l’y agitaient longuement afin que le bleu s’incruste sur sa peau, de la tête aux pieds. C’était un acte d’humiliation rituelle destinée à briser son orgueil et à rappeler à tous ce qu’il en coûtait de défier le souverain.

Un soir pourtant, les portes du cachot s’ouvrirent sur un visiteur inattendu. Le prince Gakpé, fils du roi Agonglo, entra dans la cellule.

Écarté du trône qu’il considérait comme son héritage légitime, Gakpé voyait en Adandozan un usurpateur. Dans l’ombre du cachot, le prince et le marchand comprirent qu’ils partageaient le même ennemi. Ils scellèrent leur alliance par un pacte de sang: Si Gakpé devenait roi, Francisco serait son allié privilégié et l’homme de confiance du nouveau règne.

Restait à sortir vivant de prison.

Francisco Félix de Souza était un manipulateur et un beau parleur. Avec l’or, les cadeaux et les promesses dont il avait le secret, il gagna la complicité de plusieurs geôliers. Corrompus, ceux-ci détournèrent le regard au moment décisif.

Par une nuit sans lune, Francisco s’évanouit hors des murs d’Abomey. Le marchand trouva refuge à Petit-Popo, dans le royaume guen de Glidji. Là, il n’était pas un étranger. Francisco avait épousé une princesse locale, fille du souverain, et lui avait donné plusieurs enfants. Le roi de Glidji était donc son beau-père et un allié naturel.

Accueilli avec les honneurs, il y trouva protection, ressources et soutien. Depuis cette terre alliée, il organisa la revanche. Aux côtés de Gakpé, il mobilisa armes, poudre, tissus, alcool et marchandises diverses afin de rallier des soutiens à la cause du prince. Pendant des mois, les deux hommes préparèrent dans le plus grand secret la chute d’Adandozan. En juillet 1818, le complot aboutit. Adandozan fut renversé. Le prince Gakpé monta sur le trône sous le nom de Ghézo.

Le serment conclu dans la pénombre d’une cellule allait être honoré. Fidèle à sa promesse, le nouveau roi rappela Francisco Félix de Souza à Ouidah. Il lui confia la direction de ses relations commerciales avec les étrangers. Le marchand reprit ses activités, développa son influence, participa au commerce atlantique et à la traite des esclaves. Il devint bientôt l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de la côte.

Pourtant, cet aventurier qui allait marquer son époque était parti de presque rien. Né en 1754 à Salvador de Bahia, il était le fils d’un Portugais et d’une femme d’origine amérindienne. Vers 1792, il effectua un premier voyage sur la côte africaine. Après un retour au Brésil, il revint définitivement en @1800.

Ses débuts furent particulièrement difficiles.

À Ouidah, on le voyait rôder autour des autels vodun. Lorsque les fidèles venaient honorer leurs ancêtres, solliciter la protection des divinités ou invoquer les esprits tutélaires, ils déposaient ou jetaient des cauris au pied des sanctuaires. Ces petits coquillages blancs constituaient alors la principale monnaie de la région. Une fois les cérémonies terminées et les fidèles repartis, Francisco récupérait discrètement les cauris abandonnés sur les autels ou dans leur voisinage. C’était parfois tout ce qui lui permettait de manger, d’acheter quelques provisions ou de poursuivre ses modestes affaires.

Le futur Chacha, qui commanderait un jour des navires, traiterait avec les rois et bâtirait l’une des plus puissantes dynasties de Ouidah, connut donc d’abord la pauvreté, l’errance et l’incertitude.

C’est de cette misère que naquit sa fortune.

Par Florent Couao Zotti

portailinfo

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *