Représentations religieuses et mémoire noire : entre histoire, symboles et interrogations identitaires

Représentations religieuses et mémoire noire : entre histoire, symboles et interrogations identitaires

Entre foi héritée et images imposées, entre mémoire africaine et représentations importées, une question traverse silencieusement les consciences : qui avons-nous appris à voir dans le sacré… et pourquoi ?

De l’Éthiopie aux églises occidentales, des travaux de Cheikh Anta Diop aux interrogations portées par la chanson Nakomitunaka de Verckys Kiamuangana, cette réflexion explore un enjeu fondamental : la place de l’Afrique dans les récits religieux qu’elle pratique, mais qu’elle n’a pas toujours façonnés.

Un Christ noir en Éthiopie : une mémoire ancienne et assumée

Dans les hautes terres d’Éthiopie, au cœur des églises orthodoxes les plus anciennes, une image interpelle autant qu’elle intrigue : celle d’un Jésus-Christ noir.

Les fresques, les icônes et certaines reliques anciennes présentent un homme aux traits africains, inscrit dans une continuité historique et culturelle propre à cette région.

Ce choix iconographique n’est pas anodin. Il traduit une appropriation locale du message chrétien, mais aussi une mémoire religieuse qui ne s’est pas entièrement dissoute dans les influences extérieures.

Ici, le sacré épouse les visages du peuple qui le prie.

L’universalité du Christ… ou sa reconfiguration importée ?

À l’opposé, dans de nombreuses églises occidentales et orientales, les représentations de Jésus et des saints ont progressivement adopté des traits européens : peau claire, cheveux lisses, physionomie occidentale.

Cette différence s’explique en partie par un fait historique souvent peu interrogé :

  • les religions dites “importées” en Afrique sont arrivées avec leurs images, leurs symboles… et leur imaginaire déjà constitué.

Dans de nombreux pays africains, l’évangélisation et l’islamisation se sont accompagnées d’un transfert culturel.

Les missionnaires (chrétiens comme musulmans) ne sont pas venus seulement avec une foi, mais avec une manière de la représenter, façonnée par leur propre culture.

Ainsi, chaque missionnaire apportait avec lui :

  • un Dieu déjà imaginé,
  • des figures sacrées déjà dessinées,
  • une esthétique religieuse déjà codifiée.

Et ces représentations, souvent perçues comme indissociables du message spirituel, ont été adoptées, reproduites… parfois sans être questionnées.

Histoire réécrite ou mémoire transmise sans filtre ?

Ce phénomène ouvre un débat plus subtil qu’il n’y paraît.

S’agit-il d’une falsification de l’histoire… ou simplement d’une transmission culturelle dominante ?

Car en recevant ces religions, une grande partie de l’Afrique a aussi hérité :

  • d’un imaginaire visuel,
  • d’une hiérarchie implicite des figures,
  • et parfois d’une représentation du bien et du mal associée à des codes étrangers.

Dans ce contexte, les travaux de Cheikh Anta Diop ont tenté de réhabiliter une lecture plus africaine de l’histoire, notamment en ce qui concerne les civilisations anciennes et leurs représentations.

Ses recherches ont suscité débats et controverses, mais elles ont surtout eu le mérite de poser une question essentielle :

  • qui raconte l’histoire… et à partir de quel regard ?

Religions et invisibilisation : une question transversale

La question ne se limite pas au christianisme.

Dans l’imaginaire religieux global, les figures noires restent peu représentées.

Dans la tradition islamique, la figure de Bilal ibn Rabah, premier muezzin, est souvent citée comme référence majeure. Mais elle apparaît isolée dans un ensemble plus large où les représentations africaines demeurent discrètes.

Cela interroge moins la foi elle-même que les récits et les images qui l’accompagnent.

“Nakomitunaka” : la conscience qui interroge

Ces questionnements trouvent un écho profond dans la chanson Nakomitunaka, œuvre emblématique de Verckys Kiamuangana.

Véritable cri intérieur, cette chanson (dont le titre signifie « Je me pose des questions ») interroge avec une lucidité presque douloureuse la représentation blanche du christianisme en Afrique.

À travers des paroles simples mais percutantes, l’artiste pose des questions qui résonnent comme un miroir tendu à la conscience africaine :

  • « Nakomitunaka, oh Dieu ! »  Je me pose des questions, ô Dieu !
  • « D’où vient la peau noire ? »
  • « Qui sont nos ancêtres ? »

Pourquoi Jésus, Adam, Ève et les saints sont-ils représentés comme blancs ?

« Pourquoi nous as-tu créés ainsi, mon Dieu ? »

Et comme un sursaut d’orgueil mêlé d’espérance :

 « Afrique, ne reculons pas. »

Au-delà de la provocation apparente, la chanson s’inscrit dans un contexte historique précis : celui du Zaïre des années 1970, marqué par le mouvement de l’authenticité.

Son audace lui vaudra d’ailleurs une controverse avec l’Église catholique en 1972.

Mais son message dépasse largement la polémique.

Verckys Kiamuangana y dénonce une inversion symbolique troublante :

  • le divin représenté en blanc,
  • le mal ( le diable ) souvent représenté en noir.

Une imagerie qui, consciemment ou non, imprime dans les esprits une hiérarchie des valeurs.

Entre foi et identité : un équilibre à reconstruire

Représenter le divin à son image est un réflexe universel.

Mais recevoir l’image d’un autre sans la questionner peut conduire à une forme d’effacement progressif.

Le défi pour les sociétés africaines aujourd’hui n’est pas de rejeter les religions héritées, mais de réconcilier foi et identité, croyance et mémoire.

Conclusion : le miroir du sacré

Au fond, la question n’est pas de savoir si le Christ était noir ou blanc. La vraie question est plus exigeante… et plus dérangeante : pourquoi avons-nous parfois du mal à nous reconnaître dans le sacré que nous pratiquons ?

Les missionnaires ont apporté une foi.

Ils ont aussi apporté des images.

L’Afrique les a reçues avec ferveur.

Mais l’histoire lui demande aujourd’hui un pas supplémentaire :

  • celui de la réappropriation lucide.

Car une foi qui élève ne devrait jamais effacer.

Elle devrait éclairer sans uniformiser, rassembler sans déposséder.

Et peut-être que la véritable maturité spirituelle commence ici :

  • non pas dans le rejet,
  • mais dans la capacité à croire…
  • sans cesser d’exister dans ce que l’on croit.

Par Naïm Akibou Ambassadeur

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