Armées parallèles et pouvoir politique : Le cas Iranien et la leçon béninoise

Armées parallèles et pouvoir politique : Le cas Iranien et la leçon béninoise

Dans l’histoire contemporaine, plusieurs régimes politiques ont cherché à consolider leur pouvoir en créant des forces militaires parallèles à l’armée nationale. Ces structures, souvent conçues pour protéger une révolution ou garantir la survie d’un régime, modifient profondément l’équilibre institutionnel de l’État. L’exemple de l’Iran, avec la coexistence de l’armée régulière et des Pasdaran, illustre ce phénomène. Mais d’autres pays ont tenté des expériences similaires avec des fortunes diverses, comme ce fut le cas au Bénin durant la période révolutionnaire.

Pasdaran et armée régulière : une dualité au cœur du système iranien

Depuis la Révolution islamique de 1979, l’Iran repose sur une architecture militaire singulière : la coexistence de l’armée régulière, appelée Artesh, et du Islamic Revolutionary Guard Corps, plus connus sous le nom de Pasdaran. Cette dualité n’est pas un simple arrangement administratif. Elle révèle une tension structurelle entre deux visions du pouvoir, de la défense nationale et du rôle de l’armée dans l’État.

Une dualité née de la méfiance révolutionnaire

Après la chute du Shah en 1979, les nouveaux dirigeants révolutionnaires, guidés par l’Ayatollah Ruhollah Khomeini, se méfiaient profondément de l’armée impériale qui avait servi l’ancien régime. La crainte d’un coup d’État militaire était réelle.

Pour neutraliser ce risque, le nouveau pouvoir créa une force parallèle : les Pasdaran, chargés de protéger la révolution islamique et ses institutions. L’armée régulière fut maintenue, mais sous étroite surveillance.

Dès l’origine, la coexistence de ces deux forces contenait donc un germe de rivalité :

  • l’Artesh représentait l’armée professionnelle traditionnelle ;
  • les Pasdaran incarnaient l’armée idéologique de la révolution.

Deux armées, deux cultures

Avec le temps, les différences entre les deux institutions se sont accentuées.

L’armée régulière reste attachée à une culture militaire classique : discipline professionnelle, formation technique et mission principale de défense du territoire.

Les Pasdaran, en revanche, se définissent comme les gardiens du système politique révolutionnaire. Leur identité est profondément idéologique et religieuse. Leur loyauté va d’abord au Guide Suprême .

Cette différence de culture crée parfois une méfiance réciproque. L’Artesh se voit comme l’armée nationale historique, tandis que les Pasdaran se considèrent comme les véritables protecteurs du régime.

Une rivalité renforcée par les ressources et l’influence

Au fil des décennies, les Pasdaran ont acquis une influence politique et économique considérable. De nombreux anciens officiers des Gardiens de la Révolution occupent aujourd’hui des postes importants dans l’administration, le parlement ou les grandes entreprises publiques.

L’organisation contrôle également des secteurs économiques stratégiques comme la construction, l’énergie, les infrastructures ou les télécommunications.

À l’inverse, l’armée régulière reste essentiellement cantonnée à son rôle militaire. Cette asymétrie nourrit parfois un sentiment de marginalisation au sein de l’Artesh.

Deux doctrines militaires différentes

Les divergences apparaissent aussi dans la conception de la stratégie militaire.

L’armée régulière privilégie une doctrine classique :

  • protection des frontières ;
  • défense aérienne et maritime ;
  • maintien de l’intégrité territoriale.

Les Pasdaran ont développé une stratégie beaucoup plus asymétrique et régionale. Ils contrôlent notamment :

  • le programme balistique iranien ;
  • les forces navales rapides du Golfe ;
  • les opérations extérieures à travers la Force Al-Qods.

Cette dernière a joué un rôle majeur dans plusieurs conflits régionaux, notamment en Irak et en Syrie.

La guerre Iran-Irak : une coopération sous tension

La rivalité entre les deux forces est apparue de manière particulièrement visible durant la guerre Iran–Irak  (1980-1988).

Au début du conflit, l’armée régulière disposait de l’expérience militaire et des équipements hérités du régime du Shah. Les Pasdaran, encore jeunes, manquaient de formation mais bénéficiaient d’une forte mobilisation idéologique.

Les opérations furent souvent marquées par des divergences tactiques :

  • l’Artesh privilégiait des opérations militaires classiques ;
  • les Pasdaran organisaient des offensives de masse reposant sur l’enthousiasme révolutionnaire.

Malgré ces tensions, les deux forces furent contraintes de coopérer face à l’invasion irakienne.

Une rivalité utile au pouvoir

Paradoxalement, cette dualité militaire constitue aussi un instrument de stabilité pour le régime. En maintenant deux forces distinctes, le pouvoir iranien évite qu’une seule institution militaire concentre trop de pouvoir.

Ce système de contre-poids réduit le risque de coup d’État, phénomène fréquent dans l’histoire politique de nombreux États.

L’expérience béninoise : une tentative de milice politique avortée

L’expérience iranienne n’est pas unique. Plusieurs régimes ont tenté de créer des structures parallèles à l’armée pour défendre un projet politique.

Au Bénin, à la suite du coup d’État du 26 octobre 1972 , le régime qui proclama en 1975 la République Populaire du Bénin adopta une orientation marxiste-léniniste et chercha lui aussi à organiser la mobilisation populaire autour du parti unique, le Parti de la Révolution Populaire du Bénin ( PRPB) .

Dans cette dynamique furent créés les Comités de Défense de la Révolution (CDR). Ces structures avaient pour mission d’encadrer les populations, de diffuser l’idéologie révolutionnaire et de soutenir le régime dans les quartiers, les villages et les administrations.

Cependant, le projet plus ambitieux de créer une véritable milice populaire du parti ne parvint jamais à s’imposer durablement.

Plusieurs facteurs expliquent cet échec :

  • la réticence de l’armée nationale à voir émerger une force parallèle susceptible de concurrencer son autorité ;
  • l’absence d’un consensus social autour de la militarisation de la vie politique ;
  • les limites organisationnelles et matérielles du régime.

Contrairement au modèle iranien, où les Pasdaran ont fini par devenir une institution puissante et durable, la tentative béninoise de structurer une milice politique n’a pas prospéré. Les CDR ont surtout joué un rôle d’encadrement politique et idéologique sans jamais se transformer en véritable force militaire autonome.

Une leçon politique comparée

La comparaison entre ces expériences montre que la création d’une force révolutionnaire parallèle à l’armée ne produit pas toujours les mêmes résultats.

En Iran, les Pasdaran sont devenus un pilier central du système politique et militaire.

Au Bénin, la tentative du régime révolutionnaire de créer une milice du parti n’a pas survécu aux évolutions politiques et à la transition démocratique des années 1990.

Cette différence rappelle une réalité fondamentale : la réussite d’une telle structure dépend du contexte politique, de l’adhésion sociale et de l’équilibre des pouvoirs au sein de l’État.

Par Naïm Akibou

Ambassadeur

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